En 1914, la guerre éclate. La vie doit alors s’organiser sous terre et les caves de Champagne deviennent un refuge pour les populations. Certaines caves revêtirent une fonction particulière, comme celles qu’occupe aujourd’hui la Maison Taittinger qui abritèrent une école.

Septembre 1914, les troupes allemandes refluent sous la contre-offensive française. La première bataille de la Marne fait rage et Reims se retrouve pour longtemps sur la ligne de front. Pendant quatre ans, la capitale de la Champagne sera ville assiégée, sous les bombardements qui auront pour conséquence, dès le 19 septembre, l’incendie de la cathédrale. Toute la ville est sous le feu des canons et, juste avant de se replier un peu plus au Nord, l’Etat-major allemand a recommandé à la population de quitter la ville. Ceux qui ne le peuvent pas, qui n’en ont pas les moyens, n’ont d’autres alternatives que de se terrer. Dans les caves de leurs maisons, mais aussi dans celles, plus profondes et protectrices, de la butte Saint-Nicaise. Anciennes carrières et caves de Champagne, elles deviennent l’ultime refuge pour des familles rémoises dont certaines y passeront les quatre années de guerre. 

Incendie de la Cathédrale de Reims, 19 septembre 1914

Une école dans les caves

Celles et ceux qui rejoignent ces caves tentent d’y poursuivre une vie normale, rythmée par le labeur et la vie de famille. On dispose les pupitres à bouteilles pour délimiter des espaces, on tend des toiles pour préserver un peu d’intimité entre chaque famille. Certaines caves serviront d’hôpital. Celles qui sont occupées aujourd’hui par la Maison Taittinger connaîtront une autre destinée. On y installe une école, que l’on baptise du nom d’un général connu, Augustin Dubail, chef de la 1ère armée de Lorraine. Pour la récréation, les enfants sont invités à remonter à l’air libre, ou presque, au rez-de-chaussée du bâtiment installé en surface. À l’abri des regards, donc. « On sait que 250 personnes ont vécu de manière simultanée dans cette cave », souligne Jérôme Buttet, enseignant et spécialiste de l’histoire de Reims, et de ses caves pendant la Grande Guerre. « Ils devaient être le moins possible dehors, car ils pouvaient être pris pour cibles, poursuit-il. Les autorités militaires, françaises comme allemandes, voyaient d’un très mauvais œil ces civils dans les ruines d’une ville qui était avant tout un terrain de combat. On imaginait dans chacun d’eux un espion en puissance. Et puis, on craignait aussi les maladies – méningite, typhus, choléra – dont ces populations mal-nourries et sans logement pouvaient être porteuses. Au risque de les transmettre à la troupe. » Dès lors, les forces militaires n’auront de cesse que de chasser progressivement les populations des caves pour les y remplacer. « Des compagnies entières s’y installent. On passe les lieux au Cresil avant de s’y installer pour en extirper la maladie. »

Des graffitis intimes sur les parois crayeuses des caves Taittinger

De cette période, il reste une multitude de témoignages inscrits dans la pierre. On croise là des graffitis de toutes sortes, œuvres de civils ou de militaires qui ont voulu graver là, dans la craie de Champagne, un nom, un prénom, le souvenir d’un bref passage ou d’un séjour de plusieurs mois. Il y a là des locaux, dont on devine qu’ils sont des habitués des caves et du quartier, comme celui qui signe de son diminutif, « Tutur », ou « Toto de la Butte ». On pense aussi à Juliette Boeuf, veuve Faillon, qui écrit en très grand le nom de sa famille, comme un point de ralliement, la volonté de marquer d’un repère un espace qu’elle a fait sien. On voit aussi, ici ou là, des portraits de femmes, la mère ou l’amante, celle que l’on a laissée loin d’ici lorsque l’on est parti au front et dont le souvenir rassure. Certains graffitis ont aussi une résonance patriotique comme ce RF – pour République française – entouré d’un cœur et incluant un trèfle à quatre feuilles, hommage à Mère Patrie à qui l’on souhaite meilleure fortune pour les mois à venir. « Les caves ont été habitées en permanence pendant ces quatre ans, assure Jérôme Buttet. Et on a continué à y faire du champagne, à y stocker les bouteilles, à y poursuivre la vinification quand c’était possible. » L’activité y était déjà installée depuis plusieurs siècles, contribuant à la renommée des vins de Champagne de l’abbaye Saint-Nicaise. 

Au milieu de toutes ces traces de la Grande Guerre, émouvantes, Jérôme Buttet a une préférence pour un autre souvenir, antérieur de deux années seulement à la guerre. « C’est le graffiti d’un pilote italien, Francesco Baracca qui, dans un mauvais français explique qu’il est venu rendre son honneur à la France. En fait, il passe son brevet de pilote à l’école de pilotage de Bétheny et veut dire qu’il est venu chercher honneur et gloire en France. On le connaît mal en France et en 1912, il est encore un parfait inconnu. Mais Baracca est une immense célébrité en Italie. C’est un peu le Guynemer français. » Il tombera au combat en 1918, au-dessus de Trévise mais laissera son emblème, celui qui était peint sur le fuselage de son avion. Son cheval cabré sera repris en son honneur par Enzo Ferrari pour en faire le symbole de la marque qu’il créa en 1947. La boucle est ainsi bouclée, celle de la grande et de la petite histoire.

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www.taittinger.com

Texte : Cyrille Jouanno
Images d’archives : © archives municipales et communautaires, Ville de Reims