Avec la série Héritage, la photographe Marjolijn de Groot transforme les déchets issus de notre consommation quotidienne en présences troublantes. À travers des mises en scène entre terre, ciel et mer, son travail explore les traces que nos modes de vie inscrivent durablement dans les paysages naturels.
Que reste-t-il de nos gestes les plus ordinaires ? Un emballage déchiré, un film plastique emporté par le vent, un morceau de carton abandonné au bord d’un chemin. C’est à partir de ces résidus familiers que Marjolijn de Groot construit son travail photographique. Avec Héritage, l’artiste s’intéresse à ces objets conçus pour être éphémères mais dont la présence persiste bien au-delà de leur usage.
Le projet est né d’un constat simple : nos sociétés produisent davantage de déchets que d’objets durables. Loin d’adopter une position extérieure ou moralisatrice, la photographe s’inclut elle-même dans cette réalité. « Ce travail part d’une position située », affirme-t-elle, consciente de participer au même système de consommation que celui qu’elle observe.
Réalisée au fil de plusieurs séjours sur le littoral méditerranéen, entre Banyuls-sur-Mer et Cerbère, la série repose sur un protocole à la fois rigoureux et sensible. Marjolijn de Groot collecte des emballages abandonnés dans le paysage puis invite des personnes rencontrées sur place à participer à ses mises en scène. Plastiques transparents, sacs noirs, cartons ou filets de protection quittent alors leur fonction utilitaire pour devenir matière photographique.
Sous son regard, ces matériaux changent de statut. Ils se transforment en voiles, en enveloppes ou en silhouettes flottantes. Les corps apparaissent puis disparaissent derrière des couches translucides ; les déchets semblent s’animer, portés par l’eau, le vent ou la lumière. Cette ambiguïté constitue l’une des forces du projet. Les images séduisent d’abord par leur qualité plastique avant de révéler ce qu’elles montrent réellement.
L’artiste joue volontairement avec cette tension. L’esthétique n’adoucit pas le sujet ; elle permet au contraire de le rendre visible. Les matières rejetées acquièrent une présence nouvelle lorsqu’elles sont replacées au cœur d’environnements naturels. Un film plastique se confond avec l’écume – ou avec l’écorce ; un papier bulle sur la surface de la mer renvoie la lumière du soleil à l’instar de l’eau elle-même ; des fragments de carton prolongent la texture minérale d’un sol. Les frontières entre le vivant et l’artificiel deviennent incertaines.
Cette approche invite également à réfléchir aux différentes temporalités qui coexistent dans nos environnements. Le temps très court de l’usage contraste avec celui, beaucoup plus long, de la dégradation. Certains matériaux disparaîtront en quelques mois ; d’autres persisteront pendant des décennies, voire davantage. Tous témoignent néanmoins d’une même logique de production et d’oubli.
Plus qu’une dénonciation, la série Héritage propose un déplacement du regard. Les déchets ne sont plus seulement perçus comme des éléments indésirables mais comme les témoins matériels d’une époque. Ils deviennent les vestiges d’un présent dont les conséquences continueront de façonner les paysages futurs.
En ramenant au premier plan des objets que nous avons fini par ne plus voir, Marjolijn de Groot interroge notre responsabilité collective sans jamais céder au discours démonstratif. Son travail s’inscrit dans un territoire où l’art, le paysage et les questions environnementales se rencontrent. À travers ces images à la fois belles et inquiétantes, elle nous rappelle que l’héritage que nous laisserons ne se mesure pas seulement à ce que nous construisons, mais aussi à ce que nous abandonnons.













