Tout juste intégré à la collection de livres et d’objets de la boutique Chromatique, au sein du siège de Taittinger, l’ouvrage « Une fable Égyptienne » de la photographe Sandra Guldemann Duchatellier, édité par Process Éditions, déploie un récit intime dont nous retraçons ici la genèse.

La voix est douce, le propos mesuré. Sandra Guldemann Duchatellier évoque son travail comme on déroule un récit, en prenant le temps de laisser affleurer les souvenirs et les sensations. Sa recherche s’ancre dans la mémoire, ou plutôt dans des mémoires intimes, celles qui la relient à son histoire familiale et à sa mère, aujourd’hui âgée de 90 ans et atteinte de la maladie d’Alzheimer. Ensemble, elles engagent une conversation fragile, faite de réminiscences parfois floues, souvent fragmentaires, que le temps altère mais ne fait pas totalement disparaître.

La mère parle peu de son enfance et de sa jeunesse au Caire, au sein d’une famille installée en Égypte depuis 1880. Comme chez beaucoup de malades, les souvenirs les plus anciens résistent mieux que les plus récents. Il est temps, alors, de parler de ce passé égyptien, de le nourrir de bribes de souvenirs arrachées à une mémoire défaillante, d’exhumer quelques photos anciennes et d’imaginer ce que fut de la famille Sednaoui.

À l’origine de l’aventure de la famille en Égypte, deux frères, l’un tisserand, l’autre commerçant, qui quittent Damas et la Syrie. Issus de la minorité chrétienne melkite, ils s’installent au Caire, alors ville cosmopolite et carrefour commercial. Leur commerce de tissus prospère. L’inauguration en 1913 du grand magasin place Al Khazindar marque le début d’un succès commercial important, à l’image des grandes enseignes parisiennes que sont les Galeries Lafayette ou le Printemps. Pendant près de 50 ans, le développement des magasins Sednaoui dans toute l’Égypte fera la fortune de ses propriétaires et la fierté des Cairotes, jusqu’à la nationalisation par Nasser en 1961. La famille est alors expropriée. Elle quittera progressivement l’Égypte, vers le Liban ou la France.

L’enfance de la mère de Sandra se déroule dans le Caire des années 1940, au sein d’un milieu privilégié : scolarité au Collège du Sacré-Cœur, vie dans une vaste demeure de Garden City, quartier alors investi par les élites économiques, diplomatiques et politiques. Une enfance protégée, parfois cloisonnée, peu ouverte sur la réalité sociale environnante. Partie d’Égypte en 1961, elle n’y reviendra que plusieurs décennies plus tard, sans y reconnaître la ville de son souvenir.

Portée par ces échanges répétés, Sandra Guldemann Duchatellier décide à son tour de se rendre au Caire, appareil photo en bandoulière. Un Leica M240. Elle y retourne à plusieurs reprises, tentant de documenter les lieux familiaux : la maison, les anciens magasins, un hôpital fondé par les Sednaoui. Les accès sont limités, souvent refusés. Les images se prennent de l’extérieur, parfois furtivement, comme autant de traces incomplètes d’une histoire désormais difficilement accessible. Cette contrainte nourrit pourtant sa démarche artistique, inscrivant son travail dans une forme de retenue et d’ellipse.

En parallèle, des cousins installés au Liban lui confient l’album photographique de son grand-père, Elie Sednaoui, qui disposait de son propre laboratoire. Des images remarquables par leur qualité, la singularité des poses, des angles et des expressions, comme un écho venu du passé, de lieux en silhouettes. Elles deviennent la matière d’un dialogue visuel avec ses propres photographies contemporaines du Caire. Si à première vue l’intention imprécise est de marcher sur les traces du passé, l’artiste comprend plus tard que le fond sa démarche est d’ordre plus sensible. « Je crois que ce qui m’a mise en mouvement, c’est tout autre chose qu’une recherche sur le passé très privilégié de cette famille, observe Sandra Guldemann Duchatellier. C’est avant tout un dialogue avec ma mère qui s’est ouvert là, et je ne l’ai compris que plus tard. » La mise en relation de fragments comme un prétexte pour créer du lien.  

Une fable Egyptienne - Sandra Guldemann Duchatellier - Process Editions

Venue tardivement à la photographie après un parcours professionnel à l’international et plusieurs métiers, Sandra Guldemann Duchatellier fait de l’image un outil d’exploration personnelle. Dans Une fable Égyptienne, édité par Process Editions, texte et images coexistent sans se commenter frontalement. Les mots apparaissent par touches, parfois absents, laissant au lecteur la liberté de circuler entre les images, les vides et les résonances. Sandra Guldemann Duchatellier y affirme un choix clair : dire en images ce qui ne peut s’écrire, et laisser la photographie devenir le lieu d’une conversation intime, suspendue entre passé et présent.

www.sandraguldemannduchatellier.com
@sgduchatellier