Un long basset artésien rouge, un orchestre noir joue avec les couleurs du Jazz de Matisse, un long chemin rouge serpente du bas au haut de la feuille entrelaçant moult animaux comme dans les Poyas traditionnelles Suisses, des figures noires comme des ombres essayent de se dégager des bombes et des éclats de sang…

Vous entrez dans le monde de l’artiste Corinne Deville, de grands dessins aux crayons de couleurs, aux feutres, à la gouache. D’abord le cadre. La feuille comme un espace de création, une volonté de tout occuper, elle ne choisit pas, elle montre tout.

Ensuite vient le bestiaire. Comme dans les tapisseries médiévales les animaux se superposent aux humains, ils volent, nagent, courent, avec des têtes expressives, parfois des sourires. Enfin, il y a les couleurs. Corinne Deville s’en remet à la force des couleurs primaires, une évidence qui doit remonter à l’enfance. Chaque dessin s’agrippe à notre rétine.

Il faut prendre le temps d’entrer dans chaque image, l’œil se promène, s’amuse et s’émeut de tous les détails. Ici, tout est possible, même de voir Adam et Eve, corps noirs ornés de colombes, courant dans un paradis d’animaux qui ont des colliers de perles, des chandelles, des croix helvètes. Une course ? une fuite ? Un trajet fulgurant vers la fin de l’Eden et le précipice de la condition humaine ?

Art brut, Art naïf ? Et si, plutôt, nous étions au plus près de la pulsion d’art ? Corinne Deville se dévoile, elle est une femme nue qui s’offre à nous, debout ou courbée par la vie qui passe.

 

Le parcours se fait sur deux lieux. Au Musée de l’Ardenne, qui offre des œuvres anciennes où l’on peut lire, dans certains tableaux, l’influence des grands peintres ainsi qu’à la Maison des Ailleurs. Avec son escalier qui craque et ses papiers peints usés, on ne peut rêver meilleur endroit pour découvrir ce foisonnement. À l’angle d’une fenêtre surgit une locomotive longiligne, assemblage de bois et de boîtes de conserve. Une lettre sous vitrine : « (…) J’ai vissé troué et percé dessiné échoué et recommencé mille fois personne ne s’en rend compte – Moi si – Alors je pense que j’ai fait un chef-d’œuvre car ce véhicule crache tout ce que j’avais dans ma tête (…) » lettre du mercredi de fin septembre 1977 à Reims.

 

Née ardennaise, Corinne Deville a habité entre Charleville, Reims, Paris et la Suisse. Elle a vécu un amour sans faille avec Jean Taittinger, des lettres en témoignent avec force et poésie. Vieille dame aujourd’hui, elle vit en Suisse, pays tant dessiné. Ce qui la différencie des peintres traditionnels c’est, peut-être, qu’elle n’a jamais voulu exposer. Elle a mené son travail en solitaire, comme un besoin irrépressible, loin des yeux dévorants du marché de l’art. Ses enfants ont voulu cette rétrospective. Ils ont ouvert les boites et les cartons pour nous offrir ce panorama secret et fascinant. Une visite lente, enjouée et studieuse pour se questionner sur ce qui fait Art.

 

Corinne Deville – Dans ma tête de solitaire…
Musée de l’Ardenne et Maison des Ailleurs à Charleville-Mézières
Jusqu’au 23 février 2020

Texte : Jérôme Descamps
corinnedeville.com