Ateliers d’artistes, escaliers tourbillonnants, feuillages luxuriants… En une soixantaine de pastels, aquarelles et fusains, le musée de l’Orangerie à Paris rend hommage à Sam Szafran (1934-2019). Une rétrospective qui met en lumière l’œuvre minutieuse d’un peintre atypique et virtuose. 

Artiste inclassable, Sam Szafran a construit, durant six décennies, une œuvre figurative et poétique, en marge des courants artistiques de la deuxième moitié du XXsiècle. « Ni photographique, ni conceptuelle, ni réaliste, il s’agit d’une œuvre de la pensée » souligne Claire Bernardi, directrice du musée de l’Orangerie.

Né à Paris en 1934, dans une famille d’origine juive-polonaise, Sam Szafran a échappé de justesse à la rafle du Vel d’Hiv mais son père et presque toute sa famille ont péri dans les camps de concentration. Il a connu l’exil et l’errance : en Suisse puis en Australie, avant de revenir à Paris en 1951, où il navigue d’un lieu à un autre, squattant les ateliers des amis pour composer, à l’écart du monde, une œuvre silencieuse et forte. Dans le secret de l’atelier, il choisit des techniques passées de mode comme le pastel et l’aquarelle pour représenter son environnement immédiat. L’exposition, articulée autour de ses vues d’ateliers, ses escaliers tortueux et ses espaces dévorés de végétation, restitue avec brio le caractère obsessionnel du peintre.

À la manière d’un cinéaste 

Le parcours s’ouvre sur la représentation sans cesse renouvelée de son atelier. Au fusain ou au pastel, Szafran apprivoise l’espace en changeant les perspectives, offrant de multiples vues du même endroit comme dans la série de l’atelier de la rue de Crussol. Dans ses pastels, ce qui impressionne chez lui, c’est la vibration de la couleur et un sens de la composition et du cadrage, conférant à ses images quelque chose de cinématographique. C’est le cas en particulier dans l’ensemble consacré à l’imprimerie Bellini, qui illustre avec une précision quasi documentaire, les lieux. Osant des effets de plongée et de contre-plongée, zooms, travellings, panoramiques, Szafran bouscule les lois de la perspective pour rendre les déformations de la vision. Dès les années 1970, le motif de l’escalier devient pour lui le symbole des distorsions de l’esprit, du vertige de l’existence. Ses surprenantes architectures tournantes s’étirent et se distordent dans des ambiances hitchcockiennes. Le résultat est saisissant tant les atmosphères de Sam Szafran vous pénètrent comme des rêves qui survivent au réel. 

Vue de l’exposition « Sam Szafran, obsessions d’un peintre » au Musée de l’Orangerie © Sophie Crépy

Feuillages sans fin…

Fasciné par un philodendron découvert dans l’atelier parisien du peintre chinois Zao Wou-Ki en 1966, Szafran est aussi obsédé par la représentation des feuillages. Pendant un demi-siècle, il va inlassablement dessiner des jungles foisonnantes d’où surgit parfois la figure solitaire de sa femme Lilette. La prolifération des végétaux donne lieu à des ensembles spectaculaires comme la série des feuillages bleus. Au fil du temps, les formats deviennent de plus en plus importants et Szafran se tourne vers l’aquarelle pour réaliser des œuvres monumentales où les feuilles envahissent tout l’espace dans un débordement hypnotique. « Quand je pense être arrivé à ce que je m’étais fixé, je me rends compte qu’il y a autre chose. Oui, c’est sans fin » confiait l’artiste. 

Trois ans après sa disparition, le musée de l’Orangerie met enfin en lumière l’œuvre si singulière de Szafran pour nous entraîner dans les méandres de ses obsessions.

« Sam Szafran – Obsessions d’un peintre »
jusqu’au 16 janvier 2023 au musée de l’Orangerie
www.musee-orangerie.fr

Texte : Anne de la Giraudière
Image en une : Vue de l’exposition « Sam Szafran, obsessions d’un peintre » au Musée de l’Orangerie  © Sophie Crépy